LA 62ème DI, OFFENSIVE SUR L'OURCQ ET PRISE DE FÉRE-EN-TARDENOIS

28 juillet

Le 28 juillet, le soleil brille de bonne heure, peu favorable aux surprises et nous apprenons bientôt que le 338e en arrivant sur l'Ourcq s'est buté partout à de nombreuses mitrailleuses ennemies qui battent tous les passages. Il est évident que les Allemands vont chercher à nous arrêter sur l'Ourcq en se cramponnant aux hauteurs de Fère-en-Tardenois, si favorables à la défense.

Ne pouvant songer à aller occuper mon futur P. C. qui est encore chez l'ennemi, je quitte dès l'aurore la cave du général pour chercher un gîte, car Villeneuve-sur-Fère va devenir momentanément mon P. C. Le village n'est pas encore abîmé et a ses habitants J'en rencontre quelques-uns qui, profitant de ce que l'ennemi ne tire pas en ce moment sur la localité, prennent l'air devant leur porte. Ces braves gens viennent me serrer la main en me disant: " On vous remercie de nous avoir délivrés". Malheureusement ils ont été complètement pillés.

Pendant que mes officiers me font préparer dans une maison de la partie S.-E. du village une petite chambre attenant à une cuisine, où nous pourrons écrire et manger si les .Allemands ne bombardent pas trop, je vais prendre le contact de mon artilleur le lieutenant-colonel Tisserand que je trouve installé de l'autre côté de la rue dans une mauvaise cave garnie de fauteuils, mais pleine de mouches.

Puis voulant me rendre compte de visu de la situation de mon régiment d'avant-garde et de la résistance qu'il rencontre, je pars vers l'Ourcq par le chemin de la Sablonnière (N. de Villeneuve-sur-Fère) en profitant du masque des bois, où je trouve d'abord le lieutenant-colonel Tourlet avec le 307e. Je m'aperçois alors en me retournant que Villeneuve-sur-Fère est le point dominant de la région, sur un plateau où convergent un grand nombre de routes et chemins. Comme de plus l'artillerie de la division est répartie tout autour, ce village va certainement devenir le point de concentration des feux de l'artillerie ennemie. Nous devions d'ailleurs bientôt nous en apercevoir.

Après avoir causé avec Tourlet et constaté que les hommes du 307e se creusaient dans les bois de petites tranchées pour se mettre à l'abri des éclats d'obus, je continue ma route vers l'Ourcq. En arrivant à la bifurcation de la côte 130, je rencontre les premiers cadavres ennemis: un uhlan et son cheval tués à la lisière des bois et, juste à la croisée des routes, un caisson, des avant-trains abandonnés et des cadavres de chevaux. Suivant la route de Fère-en-Tardenois au nord de la ferme Combernon, je trouve bientôt installé contre le remblai de la route, formant masque protecteur, le colonel Blavier, et sa liaison. Profitant de ce que la route est un peu encaissée, il a établi son P. C. à cet endroit bien préférable à la ferme Combernon, vue des hauteurs au nord de l'Ourcq et en but au tir de l'artillerie ennemie. L'endroit dangereux à traverser pour arriver au P. C. du colonel Blavier, c'est à hauteur de la ferme Combernon et près de la croisée des chemins où il tombe constamment des obus. Par contre au P. C. on est à peu près tranquille, tous les coups passent par dessus la route et on n'y reçoit que des éclats.

Le colonel Blavier me rend compte que ses éléments de tête ont atteint l'Ourcq vers 4 heures du matin. Le bataillon Seurin avait pour mission de s'emparer du Petit-Moulin, puis devait contourner Fère-en-Tardenois par l'est et prendre pied sur les hauteurs au nord-est. Le bataillon Piet-Lestrade devait s'emparer du moulin

de Rennequin, contourner Fère-en-Tardenois par l'ouest et s'établir sur les hauteurs au nord. Le bataillon Lapenne était en réserve derrière le bataillon Piet-Lestrade.

Lorsque les unités de tête arrivèrent sur l'Ourcq, elles trouvèrent tous les points de passage détruits et les premières lueurs du jour rendant leurs mouvements visibles, elles furent accueillies par des feux nourris de mitrailleuses installées sur la rive nord, en particulier au Petit Moulin, au moulin de Rennequin, à la ferme Parchy et à la corne d'un boqueteau au sud de cette ferme.

Cependant une section de la 6e C. M. a réussi à franchir l'Ourcq par surprise et à pénétrer dans Fère-en-Tardenois. Pour le moment on est assez inquiet sur son sort. Mais les nouvelles se précisent bientôt : le capitaine Villain a pénétré des premiers dans Fère-en-Tardenois, à la tête de sa compagnie de mitrailleuses; malheureusement il a disparu, sans doute fait prisonnier. La S. M. qui le suivait s'est accrochée aux premières maisons et derrière elle le bataillon Seurin s'est infiltré homme par homme. Vers 9 heures, ce bataillon occupe la partie sud-est de Fère-en-Tardenois et le Petit-Moulin.

Le bataillon Piet-Lestrade est toujours arrêté par les mitrailleuses. Telle est la situation pendant que je suis auprès du colonel Blavier. Mais pendant ce temps, l'E.-M. de la D. I., mal renseigné avait rendu compte au 2e C. A., sous les ordres duquel nous sommes placés, que le 338e n'avait pu passer l'Ourcq. Le 2e C. A. avait alors prescrit d'abandonner l'opération avec l'idée de remettre la 62e D. I. en réserve.

Dès que j'eus téléphoné au général Girard la situation exacte, c'est-à-dire le passage de l'Ourcq par certains éléments du 338e, celui-ci demanda immédiatement au 2e C. A. de continuer l'opération.

Du talus de la route, on voit très bien les rives de l'Ourcq à moins de 1 kilomètre où les unités du 338e sont arrêtées et particulièrement Fère-en-Tardenois dans une position dominante avec les hauteurs avoisinantes qui commandent les passages de la rivière. Notre mission est de passer. Il faut donc neutraliser les mitrailleuses qui nous arrêtent. J'ai emmené avec moi le capitaine mitrailleur de la D. I. Janicot et, d'accord avec le colonel Blavier, je monte sur place une action d'artillerie et de mitrailleuses pour permettre le débouché de l'infanterie en laissant le soin au colonel Blavier de fixer l'heure de l'attaque, afin qu'il ait le temps de prévenir tous les exécutants. Il est 9 heures. Je pense que l'attaque pourra avoir lieu vers midi. En tout cas, je vais faire le nécessaire auprès de l'artillerie dès maintenant en attendant le coup de téléphone du colonel Blavier.

A mon retour à Villeneuve-sur-Fère, vers 9 h. 45, je rends compte de ce que j'ai vu et fait au général Girard. Celui-ci très pressé de bousculer l'ennemi qu'il croit toujours en retraite, précipite les choses et décide que l'attaque aura lieu à 10 h. 40 après dix minutes de préparation. Il sera matériellement impossible en si peu de temps de prévenir tous les exécutants. On ne peut donc plus compter que sur l'initiative de chaque chef subordonné, animé du désir de poursuivre l'ennemi l 'épée dans les reins Mais ce ne sera pas une attaque montée, comme je l'aurai désirée, afin de faciliter la tâche de l'infanterie et limiter les pertes.

J'envoie immédiatement le capitaine du Muraud, qui part au galop prévenir le colonel Blavier des ordres du général Girard, mais ce serait miracle que des ordres lancés si tardivement arrivent aux compagnies d'attaque avant 10 h 40. Malgré tout, comme le moral de mes régiments est excellent, et qu'en particulier le 338e est un très bon régiment, bien commandé à tous les échelons, j'ai bon espoir que chacun fera son devoir et saisira toute occasion favorable pour avancer, dès que les unités de premières ligne s'apercevront que notre artillerie leur prépare la voie.

Dans l'exécution, mes prévisions se réalisèrent et ce n'est guère qu'entre 11 h. 30 et midi que l'attaque fut exécutée réellement . Entre 10 heures et midi, Villeneuve-sur-Fère est bombardé d'une façon ininterrompue par du 150 et du 105 et nous devons nous installer dans la petite cave de la maison, qui d'ailleurs ne nous abriterait pas contre un coup au but.

Le général me convoque vers 13 heures à son P. C. qui est dans un abri près du château, à un angle de la grande place. C'est un ancien P. C. allemand, relativement confortable, avec un lit de fer. Mais ce n'est pas drôle pour y arriver, car les abords de la place sont très bombardés avec des fusants et des percutants. Je pars avec de Boury et tout le long de la rue que nous suivons, nous sommes salués par des éclatements sur les maisons voisines; puis en arrivant sur la place nous sommes encadrés par quatre 77. Heureusement que ce n'est que du petit calibre, les éclats sifflent autour de nous sans nous atteindre et nous arrivons sans encombre au P. C. du général.

Là je trouve rassemblé à l'angle droit (N.-E.) de la place un groupe de prisonniers dont un officier. C'est un petit sergent du 338e, le sergent Desroches, qui, à la tête d'une forte patrouille a franchi l'Ourcq et s'en est emparé. Le colonel Blavier l'a envoyé présenter sa capture et le général Girard lui remet séance tenante la médaille militaire devant ses prisonniers et ses hommes. Cette remise de décoration sur le champ de bataille, au milieu de l'éclatement des obus, est vraiment très belle!

Nous retournons ensuite dans notre mauvaise petite cave pleine de mouches, mais par les jardins cette fois en suivant un itinéraire moins systématiquement bombardé qu'à l'aller. Avec les artilleurs allemands il y a cela de bon, que, lorsqu'on a reconnu le régime de leurs tirs, comme ils tapent toujours au même endroit, on finit par trouver des itinéraires qui permettent de circuler à peu près sans danger.

J'apprends que les Américains à notre droite sont arrivés à Seringes-et-Nesles. Bonne nouvelle. Toute la journée. il a été impossible de savoir si Seringes-et-Nesles était aux Américains ou à l'ennemi. La vérité c'est que tantôt ils y étaient, et tantôt ils n'y étaient plus. Ce sont de superbes troupes d'attaque, mais elle ne savent pas conserver le terrain conquis. Il faudra qu'un détachement du bataillon Seurin occupe une partie du village en liaison avec les Américains pour que je sois sûr qu'il est bien à nous.

Dans l'après-midi, à 14 h 45, au cours de ces fluctuations, les Américains nous avaient annoncés; que les Allemands attaquaient et descendaient de Seringes vers le Moulin-Vert. Aussitôt je l'avais signalé à notre artillerie et j'avais envoyé une compagnie du 279e sur l'Ourcq, pour soutenir éventuellement le bataillon Seurin.

Vers 14 heures un avion ennemi est abattu vers la voie ferrée. La bataille roule formidablement du côté de l'armée Mangin, à notre gauche, depuis ce matin. De notre côté les bataillons du 338e, énergiquement commandés, n'ont pas cessé de chercher à passer l'Ourcq en profitant de toutes les parties boisées qui avoisinent la rivière. Un peu avant midi deux compagnies du bataillon Piet-Lestrade réussissent à passer. Les éléments du bataillon Seurin continuent leur infiltration dans Fère-en-Tardenois, les progrès se poursuivent toute l'après-midi et à la tombée de la nuit nous occupons la majeure partie de cette grosse localité, sauf l'îlot N.-O. qui reste seul à l'ennemi. Nous tenons également les lisières S.-E. de la croupe boisé l'ouest de Fère-en-Tardenois appelée "Bois Ovale" et nous avons des éléments sur les pentes sud de la cote 184 (est de Fère-en-Tardenois )

Dans cette progression, nous nous emparons de 57 prisonniers, 2 officiers, 8 mitrailleuses. Les résultats de la journée sont en somme très satisfaisants, mais il va falloir continuer à combattre un ennemi qui fait front et a nettement l'intention de nous opposer une sérieuse résistance sur l'Ourcq. Aussitôt je prends mes dispositions pour échelonner mes unités en profondeur, en leur donnant plus d'air et afin de me reconstituer des disponibilités en vue d'une action qui sera peut-être dure. Mon but est d'avoir demain matin, une fois les mouvements terminés :

Le 338 avec 2 bataillons en ligne et 1 bataillon en soutien.

Le 279e derrière avec un bataillon derrière la droite du 338e; un bataillon derrière la gauche du 338e; un bataillon en réserve au bois de la Remise

Le 307e en réserve de D.I. reporté plus en arrière au bois de la Tournelle

Malgré de très violents bombardements toute la nuit sur Villeneuve-sur-Fère et les batteries autour du village, je dors dans ma cave d'un sommeil de brute. J'en avais réellement besoin.

29 juillet

Le 29 juillet à 5 h 15 après une courte préparation d'artillerie, l'attaque est reprise. Le 338e s'empare de l'îlot dans la partie N.-O. de Fére-en-Tardenois qui était encore occupé par l'ennemi et garnit les lisières nord et nord-ouest dont il entreprend le nettoyage.

A 10 h. 30, nouvelle préparation d'artillerie pour aider la progression de l'infanterie qui est arrêtée par de violents feux de mitrailleuses venant de la ferme Cayenne et des crêtes boisées au nord et au nord-est.

En effet le 338e a repris à 9 h. 30 son mouvement en avant avec à. droite 1e bataillon Seurin qui continue sa progression sur la côte 184 et à sa gauche le bataillon Lapenne qui a dépassé le bataillon Piet-Lestrade mis en réserve.

Mais l'attaque de la côte 184 est des plus pénibles. Ce mamelon est complètement dénudé. Quand les unités arrivent à la crête, elles sont prises sous de violents tirs de barrage et des feux croisés de mitrailleuses et clouées au sol.

Pour me rendre compte de visu de la situation, je vais vers 13 heures au P. C. du colonel Blavier dans le talus de la route de la ferme Combernon et j'y passe la journée, sous un violent marmitage. De là j'assiste aux attaques du bataillon Seurin sur la Côte 184. Nous voyons admirablement les échelons s'avancer en ordre parfait à contre-pente et gagner la crête, puis là disparaître à nos yeux. Presque instantanément les tirs de barrage allemands se déclenchent, fusants et percutants, et tout disparaît dans un nuage de fumée et de poussière. Des fluctuations se produisent et l'on voit des isolés revenir se plaquer au sol en arrière de la crête, sur la contre-pente.

A 17 h.20 je vois encore nos lignes de tirailleurs gravir la côte 184, mais je suis d'avis que nous ne nous en emparerons pas par une attaque de front. Il sera toujours impossible de nous maintenir sur cette crête dénudée, tant que nous, ne seront pas maître des flanquements, c'est-à-dire de Seringes et Nesles et des bois de la ferme Cayenne. l1 faut donc mettre le minimum de troupes sur le billard et progresser par les ailes.

Je donne mes instructions en conséquence et en fin de journée, le bataillon Seurin occupe solidement Seringes en liaison étroite avec les Américains, qui finissent par se maintenir à Nesles. Quant à la ferme Cayenne elle est d'abord encerclée, puis nous sommes rejetés par une contre-attaque.

A gauche, le bois Ovale de la station de Fère-en-Tardenois est le théâtre de durs combats. A 17 heures j'assiste à une puissante contre-attaque ennemie précédée d'un formidable marmitage sur Fère-en-Tardenois et ses abords, particulièrement tout le long des berges de l'Ourcq. Les allemands tirent avec du gros calibre et toute la vallée disparaît bientôt dans la poussière et la fumée. Je pense aux pauvres camarades qui se trouvent au milieu de cet enfer !.. Le résultat est que nous voyons les éléments de gauche du bataillon Lapenne refluer jusqu'à la voie de garage.

Entre temps, vers 15h 40, était arrivé au P.C. du colonel Blavier un détachement de prisonniers : 1 officiers et 12 hommes du 401ème RI appartenant à une nouvelle division arrivée hier en renfort

Dans l'après-midi, nous recevons également au P. C. du 338e un coup de téléphone du bataillon Lapenne annonçant la prise d'un canon de 77 sur l'Ourcq à 500 mètres au sud de l'Ancien Moulin Corbeau.

Ca marche, mais ces dur; l'ennemi se défend désespérément et nous ne pourrons pas encore transporter ce soir à Fére-en-Tardenois, comme je l'espérais le P.C. de l'I. D. et du 338e R l. D'autant plus qu'il a été impossible en raison de ce marmitage ininterrompu d'établir des liaisons.

Je rentre donc a 20 heures à Villeneuve-sur-Fère après avoir donné des ordres pour la relève cette nuit du 338e par le 279e R. l. par dépassement de lignes, et avoir prescrit au 307e de se rapprocher en 2e ligne. Le général approuve ces dispositions, mais prescrit au bataillon Lapenne de rester en secteur pour reprendre dans la nuit les positions qu'il a perdues sur les pentes du bois Ovale à la fin de la journée. Au cours de la nuit le bombardement continue et un obus fait même une forte brèche dans le mur du jardin de notre maison, contre la cave où nous reposons.

30 juillet

Le 30 juillet à 3 heures du matin je quitte sans regret Villeneuve-sur-Fère où je suis d'ailleurs resté le moins possible, passant la majeure partie du temps à mon P. C. de combat près du 338e. Là j'étais bien placé comme commandant des troupes d'attaque pour suivre les phases de la bataille. Je me suis efforcé de gêner le moins possible le Colonel Blavier, mais il est incontestable qu'il est préférable de ne pas superposer le P.C. de I.D. à celui d'un régiment. Chacun doit conserver son indépendance. Ce n'était qu'un pis-aller dû aux circonstances et aux caractères des chefs. Je m'entends très bien avec le colonel Blavier.

Toujours est-il que nous quittons Villeneuve-sur-Fére en pleine nuit, mais éclairé par un beau clair de lune, en profitant d'une accalmie de l'artillerie ennemie. Nous sommes seulement salués au départ par quelques 77, mais en approchant des premières lignes la musique reprend de plus belle. En effet a 2 h. 30 le bataillon Lapenne attaque le bois Ovale pour reprendre les positions qu'il a perdues hier soir.

En arrivant à l'ancien P. C. du 338e, il n'y a plus personne. Le colonel du 279e qui a relevé celui du 338e, s'est en effet porté en avant et établi son P.C. sur l'Ourcq dans le groupe de maisons au sud de Fère-en-Tardenois à l'endroit que nous avons appelé le moulin sans nom.

Nous longeons d'abord les berges boisées de l'Ourcq que nous traversons sur une passerelle de fortune établie par le Génie, puis nous passons près du Moulin sans nom. Enfin, profitant du brouillard, nous gravissons la pente ouest de Fère-en-Tardenois sans être vus du bois Ovale, où on se bat et dont nous ne sommes guère éloignés que de 400 à 500 mètres. Nous pénétrons dans Fère-en-Tardenois par la lisière ouest à hauteur du cimetière et de l'église pour gagner la maison qui va devenir notre P.C. près du carrefour central.

Mon nouveau P. C. à Fère-en-Tardenois fonctionne à partir de 4 h. 15, communications téléphoniques établies. Je suis fortement en avant du P. C:. du colonel du 279e et à hauteur des P. C. des commandants de compagnie. Cette fois j'ai planté mon fanion peut-être un peu trop en avant; mais j'espère que l'ennemi va reculer et c'est afin que tout le monde s'y emploie que je me suis porté aussi en avant. De plus j'espère éviter ainsi les déplacements trop fréquents de P. C. toujours préjudiciables à l'exercice du commandement

Toutefois je reconnais que j'aurais été mieux placé à l'entrée sud de la localité qu'en pleine fournaise, ne serait ce que pour les facilités de liaison avec l'arrière. En somme ce qui a déterminé ce choix s'est surtout l'installation dans la cave de la maison d'un central téléphonique établi par les soins de la D.I.. Or tout repose pour l'exercice du commandement sur de bonnes liaisons téléphoniques et comme il fallait faire vite, nous sommes allés là où elles existaient déjà.

Dès mon arrivée je vais reconnaître les abords du P. C., faisant la reconnaissance de Fère-en-Tardenois bien abîmé, passant par 1a grande place (où était la maison de l'État-major du général Mangin en l917) et en poussant jusqu'aux barricades qui marquent la limite de notre possession. En face ce sont les bois tout proches (200 m) occupés par les Allemands.

Trocmé, qui trouve que notre P.C. n'offre pas une sécurité admirable, me demande de prélever une section d'infanterie pour en assurer la garde. En cherchant où abriter cette section, en compagnie de l'aspirant qui la commande, il voit tout à coup, dans une maison ruinée, une porte de cave où un lourd crochet de fer, seul animé, se balance lentement. Le mouvement de ce crochet lui paraît suspect et il entrent tous deux, revolver au poing, pour explorer la cave. Ils aperçoivent deux grands pieds dépassant un amoncellement de toutes sortes de choses. Appartiennent-ils à un cadavre ou a un être vivant. Après avoir crié : "Wer da ?" Trocmé arme son revolver. Aussitôt deux bras surgissent faisant "Kamarade" une voix crie "Pardon" et bientôt il ramène un grand diable d'artilleur allemand du 500e régiment. La seconde prise faite par Trocmé est encore plus appréciée car c'est un lapin pour la popote.

Poursuivant ma tournée je vais jusqu'à la sortie sud de Fère-en-Tardenois où je visite des maisons en ruines, qui ne peuvent réellement pas me constituer un P.C.. Je vais voir ensuite le commandant Péronnelle du bataillon de réserve du 279e.

Puis, en longeant la lisière sud de la localité, j'arrive au Moulin sans nom et au groupe de bicoques où est le P.C. du colonel du 279e auquel je donne mes ordres pour les attaques suivantes à exécuter dans la matinée :

1° à gauche sur le bois Ovale par le bataillon Pellegrin, qui dépassera le bataillon Lapenne du 338e. But s'emparer de la station;

2° au centre sur la ferme de Cayenne;

3° à droite sur la côte 184 par le bataillon Disch.

Préparation d'artillerie à 10h 45. Attaque à 11h 45. Tirs à grande distance des mitrailleuses du 307e appuyant l'attaque sur 184.

Je me reporte ensuite en avant pour regagner mon P.C. et constate après cette reconnaissance de jour combien ce P. C. installé de nuit, est mal situé au centre de Fère-en-Tardenois et près de l'église, à quelques pas d'un carrefour, ce sera certainement l'endroit le plus bombardé en cas d'attaque. Tout prés des barricades de première ligne, je peux agir directement sur la compagnie qui tient les lisières nord, mais je risque d'être coupé de mes communications avec mes autres unités et l'artillerie et aussi la D. l.. Par contre je peux avoir une action directe par officiers et par coureurs sur les troupes d'attaque.

Nous occupons la cave de la maison d'habitation de la fabrique de chaussures Colling, qui a été choisie par les Allemands comme centre de rassemblement des produits de leurs pillages "Sammellager des Orts Kommandantur". Il y a de tout, entre autres une douzaine de pianos.

Vers 11 heures, je monte dans une chambre pour faire ma toilette; mais bientôt le bombardement recommence, je suis arrosé par les plâtras et je dois regagner ma cave, mes affaires de toilette sous le bras. Cet excellent de Boury était accouru en toute hâte à ma recherche pour voir si je n'étais pas blessé.

L'attaque se déclenche à l'heure prescrite, 11h 45 et j'ai rapidement des nouvelles; c'est le principal avantage de ce P.C. avancé :

12H 30. L'ensemble de l'attaque progresse.

12h 40. A gauche le bataillon Pellegrin est arrêté devant le bois Ovale par de nombreuses mitrailleuses.

13 h. 25. Nous occupons la crête du plateau 184.

16 h. 40. le jalonnement de la ligne atteinte passe par le nord de Seringes, côte 184, sud du bois de la ferme de Cayenne, lisière sud du bois Ovale jusqu'à la voie ferrée.

Pour faire tomber la résistance toujours aussi opiniâtre au centre, je prescris de profiter de la prise de 184 pour faire tomber la ferme Cayenne par débordement et de déborder le bois Ovale des deux côté particulièrement par l'ouest en progressant le long de la voie ferrée vers la station.

Vers l7 heure, je reçois la visite du général Girard accompagné de son chef d'État-major, le commandant Hiller. Tous deux arrivent hors d'haleine, le masque autour du cou. Ils viennent de traverser, masque en tête, la zone gazée et marmitée des bords de l'Ourcq et ne sont pas fâchés de souffler un peu dans ma cave.

Le général me trouve aussi trop en avant et me prescrit comme palliatif de pousser les P. C. des bataillons et du régiment en avant de moi. C'est impossible pour le moment à moins de les placer chez l'ennemi. Je lui dis que je ferai ce qui sera possible quand j'aurai la situation exacte des troupes enfin de journée.

J'écris à mon ami le commandant Millet du G. Q. G. ce court billet : "Fère-en-Tardenois 30 Juillet. - J'y suis! J'ai tenu ma promesse. Tenez la vôtre. Je vous attends pour déjeuner"

A 18 heures, je donne mes ordres pour porter cette nuit le 307e en deuxième ligne, à la place du 338e qui sera reporté plus en arrière en réserve de division dans les bois de la Tournelle.

18 h. 1O. Je reçois le renseignement que les compagnies d'ailes du bataillon Pellegrin ont progressé des deux côtés du bois Ovale. Celle de gauche est en liaison avec le 298e RI (63e D.I.) qui n'a pas dépassé la ferme de Parchy, de sorte que son flanc est complètement découvert et que notre infiltration par la voie ferrée vers la station est enrayée par les tirs de mitrailleuses partant de Saponay et du bois de Saponay. Je reçois le lieutenant de Beauchamps de l'A.D. qui vient à l'I.D. sur ma demande, comme officier de liaison d'artillerie.

Le soir, je profite d'une accalmie relative avant la nuit pour faire un tour dans les ruines aux abords du P.C.. Vers 21 heures les Allemands envoient des fusants de 105 à l'arsine dont je ressens presque immédiatement les atteintes dans les yeux. C'est fort désagréable et douloureux. Je dois réintégrer ma cave et nous mettons nos masques.

A 22 heures, on m'annonce une infiltration ennemie à la jonction des bataillons Pellegrin et Disch; c'est juste en direction de mon P.C.. Nous armons nos revolvers. Notre section de garde est immédiatement alertée et je fais garnir les barricades. Le bombardement s'intensifie, toutes les communications sont bientôt coupées et me voilà réduit au commandement d'une section de première ligne avec, il est vrai, une phalange d'officiers (les trois de mon État-major, l'O. M. D. et l'officier de liaison d'artillerie). Ma situation

n'en est pas moins idiote, isolé dans l'espace, et risquant, si l'ennemi exécute une attaque à fond, d'être enlevé, mort ou vif, sans aucun profit pour personne. Cela me servira de leçon pour l'avenir.

Nous passons un mauvais moment; mais si l'ennemi n'arrive pas jusqu'à nos barricades, nous avons avons à lutter contre un autre danger. Les obus pleuvent sur toutes les maisons de notre carrefour, un obus met le au bâtiment de la fabrique et un autre à la maison en face de celle que nous occupons. Nous sommes en plein dans les incendies, comme un îlot surgissant au milieu de la mer de flammes. Mes officiers engagent des paris sur le moment où nous flamberons à notre tour; c'est tout à fait gai ! Heureusement que nous sommes séparés, d'un côté par la cour et de l'autre par la rue, des incendies les plus proches, mais cour et rue sont bien peu larges. Nous devons bientôt regagner notre cave; un officier surveille les incendies pour nous avertir des progrès et le cas échéant, nous faire déguerpir à temps, afin de ne pas être grillés dans notre tanière. Mais notre maison s'obstine à ne pas brûler, la menace d'attaque a disparu; nous finissons, la fatigue aidant, par nous endormir sur nos grabats.

31 juillet

Le·31 juillet au petit jour nous sommes toujours dans notre cave, mais l'incendie continuant à se propager, je décide de changer de P.C., notre situation n'étant plus tenable. A 4 heures je prends donc mes dispositions pour transporter le P.C. dans la partie sud de Fère-en-Tardenois, près du Moulin sans nom, au P.C. actuel du colonel du 279e où les liaisons fonctionnent et je porte le P.C. du colonel Boisselet dans la partie est de la localité. Comme cela l'ordre normal sera rétabli. Je me trouverai immédiatement derrière les P. C. du régiment et des bataillons et ainsi je me conformerai aux ordres du général.

Mon nouveau P. C. se trouve dans un ancien abri allemand hâtivement construit, peu protégé et. fort mal installé. Mais peu importe. Là au moins, je ne suis pas enterré, j'ai de l'air et de l'espace devant moi et je ne me sens plus dans une souricière.

Toute la journée, violent bombardement autour du P.C.. L'ennemi bat systématiquement la vallée de l'Ourcq et les points de passage avec de l'ypérite. Aussi nous passons une bonne partie de la journée avec nos masques

Le général monte lui-même une petite attaque de compagnies pour s'emparer de la région de la ferme de Cayenne : Commencement de la préparation 12h 30. H = 13 heures.

A 13h 45, j'apprends la prise du petit bois au S./E. de la ferme de Cayenne, dit "bois carré", mais l'attaque ne peut déboucher au-delà, étant prise en flanc par des mitrailleuses installées entre Cayenne et les pentes nord de 184. Le général prescrit une nouvelle attaque sur la région de Cayenne pour 18 heures.

L'attaque est exécutée par les 22e, 23e et 18e compagnies, sous les ordres du commandant Perotel. Elle est prise sous un barrage ennemie très dense et n'obtient pas de résultat marquant. Le général donne l'ordre de tâcher de s'emparer de la ferme Cayenne pendant la nuit.

Un sous-officier fait prisonnier auprès de la ferme Cayenne appartient au 221e R.I. (45E D.I.) et nous apprend ainsi l'entrée en ligne d'une nouvelle division. C'est la troisième division que nous identifions devant nous depuis que nous sommes engagés.

A 21h 30, la 18e compagnie tente une attaque par surprise sur la ferme Cayenne, qui échoue comme les précédentes sous le feu des mitrailleuses, mais pénètre un peu dans le bois.

Le capitaine Janicot passe la journée avec nous; il est détaché à l'I.D. comme officier de liaison de la D.I. pendant la journée.

1er Août

Le 1er Août, vers 2 heures du matin, les Allemands exécutent un violent bombardement sur nous; puis vers 4 heures nous entendons un roulement continu, c'est la canonnade de l'Armée Mangin qui attaque à notre gauche. J'apprends que la compagnie du Génie Cosson a terminé à 2h 30 son pont sur l'Ourcq, ainsi que deux nouvelles passerelles.

J'envoie de Boury en première ligne pour me préciser la situation des compagnies qui ont attaqué la région de la ferme Cayenne et en attendant ces renseignements, je passe ma matinée à préparer une action de deux compagnies avec artillerie sur la station pour faire tomber la défense du bois Ovale.

Le lieutenant d'Harcourt arrive sur ces entrefaites comme officier de liaison de la D.I. et m'apporte l'ordre de faire exécuter cette attaque à 16h 30. J'obtiens de la décaler jusqu'à 18 heures, jugeant l'heure et les circonstances plus propices. Le 279e n'a plus en effet qu'une compagnie fraîche, la 21e compagnie, et il faut la porter au préalable de la région du Petit Moulin, où elle est actuellement, dans celle au N./O. de Fère-en-Tardenois, où elle sera à pied d'oeuvre pour l'attaque.

Je pousse en avant pour la remplacer au Petit Moulin, une compagnie du bataillon Ferville du 307e. Pendant que je m'occupe de cette action en préparation de ma gauche, j'apprends tout à coup à 13h 08 que nous tenons enfin la ferme Cayenne. Les débris de la 18e compagnie, continuant avec ténacité l'encerclement, ont bondi dans la ferme, tuant les derniers défenseurs. Le commandant Perotel est lui-même dans la ferme. C'est une excellente nouvelle que la prise de ce point d'appui qui était devenu un véritable cauchemar pour tous.

Je décide aussitôt de profiter de la prise de Cayenne pour prolonger à gauche l'action du groupement Perotel (22e et 18e Cies) afin de faire tomber par débordement le bois Ovale. Cela facilitera la tâche du bataillon Pellegrin qui n'a guère progressé et en profitera, j'espère pour prendre ce bois. Je décommande en même temps l'attaque montée pour 18 heures, les conditions primitives ayant changé, et le résultat cherché pouvant être obtenu à moindre frais, par la manoeuvre débordante de Perotel.

A 15 heures, on me signale des incendies vers la station. C'est peut être un indice de repli de l'ennemi. Je donne aussitôt l'ordre au groupement Perotel de pousser énergiquement au nord de Cayenne et au bataillon Pellegrin de profiter de toute occasion favorable pour progresser. Le colonel Boisselet, qui est venu me voir dans l'après-midi, à d'ailleurs reçu des directives dans ce sens. J'envoie ensuite mes ordres en vue de la relève cette nuit du 279e par le 307e.

Je reçois la visite du lieutenant-colonel Tourlet qui reste assez longtemps à mon P.C. en raison du violent bombardement sur les alentours. Les Allemands doivent vider leurs coffres. Indice de retraite. Je l'envoie ensuite au P.C. du 279e pour s'entendre avec le lieutenant-colonel Boisselet en vue de la relève.

A 19h 30 j'apprends que le groupement Perotel progresse par sa gauche, mais est encore arrêté de front dans les bois au nord de la ferme Cayenne. Il s'est emparé de 2 mitrailleuses et 1 mitraillette, deux prisonniers et les blessés restés sur le terrain prétendent que l'ennemi se replie.

A 20h. 30 je donne des ordres pour qu'on pousse partout des patrouilles en avant afin de ne pas perdre le contact des Allemands en retraite et que: les deux bataillons des ailes exploitent le succès du centre. Le 307e va relever le 279e par dépassement et continuera la poursuite. Toutefois nous recevons encore des balles de mitrailleuses à mon P.C. ce qui prouve que l'ennemi n'est pas loin.

A 22h. 25 j'apprends que nous tenons les maisons du carrefour S./E. du bois Ovale. C'est l'occupation à brève échéance de tout le bois qui est maintenant encerclé.

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