LA 62ème DI, LA VESLE ET MONT-NOTRE-DAME

2 Août

Les journées précédentes ont été belles et chaudes. le 2 août au matin il pleut. Néanmoins la relève du 279e par le 307e ayant été terminée à 4 heures du matin, les éléments frais poursuivent la progression sur tout le front, talonnant l'ennemi en retraite. Au centre le bataillon Pillières avance rapidement. A gauche le bataillon Mesnard à dépassé la station. A droite le bataillon Ferville a débouché sur le plateau au nord de 184 et est en liaison avec les Américains qui poussent en direction de la forêt de Nesles.

Je donne de nouveaux ordres pour que le 307e continue ardemment sa poursuite, sans interruption, de façon à gagner le plus tôt possible la lisière nord des bois de la Porte d'Arcy. A 8h 20, j'apprends que le centre a dépassé le petit tortillard.

9h 15, les éléments de Pillières sont au petit étang, 300 m S./O. du château en ruines. Dès 7 heures, j'ai envoyé deux de mes officiers auprès des bataillons pour me rendre compte de l'activité de la poursuite et de la situation. J'ai également prescrit au capitaine Cosson de faire établir par les deux compagnies du génie quatre passage pour l'artillerie sur l'Ourcq.

9h 40, je réitère mes ordres au lieutenant-colonel Tourlet : "En avant! Pour la poursuite!" en lui prescrivant de se reconstituer le plus tôt possible une réserve de bataillon. 12h 30. Le bataillon Pilliéres s'avance au nord du Château-Ruines. J'ai donné à 12h. 15 l'ordre au 338e de se porter en avant en soutien du 307e, de façon à avoir pour 13h. 30 un bataillon dans le bois Ovale, un bataillon à Cayenne et un bataillon à 141.

13h. 40. La compagnie Bru atteint la lisière nord des bois de la Porte d'Arcy en liaison avec le bataillon Pillières. 13 h. 50. La division à notre droite a pris complètement la forêt de Nesles et arrive devant Mareuil-en-Dôle. La division à notre gauche progresse également au nord de Saponay.

Je reçois ces renseignements par deux patrouilles de cavalerie commandées par des officiers envoyées pour prendre la liaison avec les D. I. voisines. A la même heure je vois passer devant mon P. C. un groupe d'artillerie qui vient de franchir l'Ourcq sur le pont du Génie et va prendre position à la côte 184. L'effet moral de ces batteries se portant en avant au trot est énorme, les fantassins les applaudissent. D'ailleurs c'est le calme complet sur cette partie du champ de bataille, si agitée hier soir encore. Nous n'avons pas reçu un obus depuis ce matin. L'artillerie ennemie est aussi en déplacement, mais en retraite, ce qui doit produire chez l'ennemi un effet moral inverse de chez nous.

14h. 30. J'envoie mes ordres pour la continuation de la poursuite sans interruption sur Vaux et Loupeigne en liaison à droite avec les Américains vers "Aviation" et à gauche vers la ferme de Vaux avec la 63e D. l. qui arrive à Foufry.

J'apprends également qu'à gauche et à droite de l'armée Degoutte : les armées Mangin (Xème) et Berthelot (Vème) avancent sur toute la ligne et que le jalonnement du front est actuellement Chacrise, Maast-et-Violaine, Arcy-Sainte-Restitue, Mareuil-en-Dôle, Coulonges. Le temps est beau depuis l'après-midi, mais lourd et orageux.

15h. 15. Le lieutenant-colonel Tourlet porte son P. C. à la petite maison prés de l'étang du Château-Ruines, et est remplacé automatiquement à son P. C. de Fère-en-Tardenois par le colonel Blavier du 338e. J'ai envoyé également en avant un de mes officiers pour préparer mon nouveau P. C. que je vais transporter à hauteur de celui de Tourlet, à Château-Ruines. J'ai prescrit à Tourlet de continuer à pousser de l'avant sur Loupeigne avec les bataillons Pillières et Ferville et de reconstituer une réserve avec le bataillon Mesnard

15h. 30. Je reçois la visite du général Girard qui vient voir le: champ de bataille des jours précédents et va pouvoir se rendre compte de l'acharnement de la lutte, particulièrement à 184 et Cayenne.

16h. 30. Je pousse les 3 bataillons du 338e en avant les uns derrière les autres dans les bois entre Château-Ruines et Château des Bruyères, P.C. du colonel à la ferme du Donjon. 19 heures nous quittons notre P.C. après avoir dîné. Nous partons à pied par 1a route de Loupeigne, voyant au passage la ferme Cayenne, théâtre des derniers combats, elle est entourée de cadavres. Une grande partie des immense approvisionnements accumulés dans les bois au nord de Fère-en-Tardenois par les Allemands sont restés sur place. Partout nous relevons des traces de la retraite précipitée de l'ennemi : dépôts d'obus et de matériel abandonnés.

20 heures. Nous arrivons l'auberge de la Maison Neuve, près de l'étang du Château-Ruines, joli petit coin frais et champêtre qui n'a pas été dévasté par la guerre. Je retrouve là le colonel Blavier, qui est venu prendre le contact du lieutenant-colonel Tourlet. Vu la tournure favorable que prennent les événements, le colonel Blavier va rester au P. C. de Tourlet, qui va se porter plus en avant à Vaux et pousser son avant-garde sur Loupeigne.

Pendant que le P.C. de l'I.D. s'installe à la ferme du Château-Ruines (le château a en effet été miné par l'ennemi), je cause prés de l'auberge avec mes colonels. Tous deux ont le sourire. Le colonel Blavier est calme comme d'habitude, mais Tourlet me paraît nerveux et inquiet. Après quoi nous nous quittons, Tourlet prend la route de Loupeigne et je me rends à mon nouveau P. C. où je trouve le lieutenant de la Malène, commandant la patrouille de cavalerie en liaison avec les Américains, qui vient me rendre compte de sa mission.

Le château et 1a ferme n'étant pas habitable (nous n'avons pas envie de sauter sur des mines à retardement), nous nous installons dans une sorte de dépotoir malodorant(il y a dû y avoir récemment des cadavres) et nous restons le plus possible à l'extérieur, dans le jardin de la ferme.

21h. 50. Je reçois le dernier compte rendu de Tourlet me disant que son avant-garde arrive à Loupeigne et qu'il va quitter la lisière nord du bois pour se porter de sa personne sur la ferme de Vaux. 22 heures. Un planton du 307e arrive avec le message suivant du commandant Mesnard: "Colonel Tourlet tué sur la voie ferrée prés de la ferme de Vaux". Je donne l'ordre qu'on ramène son corps à l'auberge de la Maison Neuve, où nous nous sommes quittés il y a moins de deux heures.

23 heures. J'envoie l'ordre au 307e d'occuper solidement Loupeigne de façon à assurer ainsi le passage des éléments de cavalerie demain matin à la pointe du jour. 23h 50. Je me rends au P. C. du colonel Blavier à l'auberge de la Maison Neuve où le corps de ce pauvre Tourlet vient d'arriver. Étendu sur un brancard, il a l'air de dormir tranquillement et ne porte aucune trace apparente de blessure sur sa capote. I1 paraît qu'il suivait avec sa liaison la voie ferrée sur laquelle les Allemands faisaient des tirs d'interdiction, quand un 77 a éclaté près d'eux. I1 est tombé aussitôt en poussant un cri, frappé à mort par un éclat d'obus dans les reins.

Je rentre en traversant les bivouacs d'artillerie établis tout le long de l'avenue du château et je regagne notre antre qui pue le cadavre et qui est aussi habitée par les poux. Impossible de dormir sur un mauvais sommier aux ressorts cassés. Je songe à mon bon camarade Tourlet que je connaissais depuis Saint-Cyr où nous étions dans la même compagnie !... Des estafettes arrivent toute la nuit nécessitant des ordres immédiats.

3 Août

Le 3 Août, à 2h 35, lieutenant-colonel Blondel (cavalier adjoint au colonel 379e). qui va prendre le commandement du 307e en remplacement de Tourlet, vient prendre mes ordres. A 4 h. 20, nouvelle visite. C'est le chef d'escadrons Perrin (un ancien camarade d'Alger) qui est mis à ma disposition avec 6 pelotons de cavalerie pour éclairer notre marche, et remplir le rôle de cavalerie divisionnaire. I1 vient prendre mes ordres.

A 7 heures, j'apprends que tout le 307e est au nord de Loupeigne s'avançant sur l'axe de marche Loupeigne-Bruys, Mont-Notre-Dame avec 2 bataillons en première ligne (Pillières et Ferville) et 1 bataillon en soutien (Ménard). Le 338e R. I. suit en seconde ligne et a son bataillon de tête à Loupeigne. Le P. C. du 307e se porte au nord de Loupeigne.

Je reçois aussi de nombreux renseignements de la cavalerie. La marche en avant continue sans arrêt; la région au sud de Mont-Notre-Dame est vide d'ennemis.

A 9 h. 10 il m'est rendu compte que les éléments de tête du 307e sont à hauteur de la ferme Montbani (sud de Mont-Notre-Dame) où notre cavalerie a été accueillie par des feux de mitrailleuses. Pour assurer la rapidité de transmission des ordres et des renseignements je fixe les emplacements des P.C. de mes colonels, en profondeur, sur l'axe de transmission :

P.C. du 307e à la croisée des chemins de terre, sud de Bruys.

P.C. du 338e à Loupeigne.

P.C. du 279e à l'auberge de la Maison Neuve.

Le lieutenant-colonel Boisselet vient d'arriver et est déjà prés de moi. Mon infanterie est donc échelonnée en profondeur, les trois régiments l'un derrière l'autre. L'artillerie appuie la poursuite avec un groupe en position au nord de Loupeigne; les deux autres groupes sur roues se portent l'un à gauche au Moulin de Mareuil, l'autre à droite à la ferme Mottin. J'envoie le lieutenant-colonel Tisserand auprès du colonel du 307e pour suivre la progression de l'infanterie . Il sera ainsi prêt à faire exécuter un nouveau bond à ses groupes au fur et à mesure de notre avance.

Enfin, je prescris à la 1ère compagnie du génie de se rendre à Loupeigne pour réparer le pont que l'ennemi a fait sauter. Mes liaisons fonctionnent très bien, grâce à 20 cavaliers de supplément; j'ai ainsi remplacé par des estafettes le fil téléphonique impossible à établir en raison de la rapidité de notre avance.

J'ai également des nouvelles de ma droite et de ma gauche. On avance sur toute la ligne. A gauche, la 41ème D.I. arrive à Tannières et Jouaignes. A droite, les Américains progressent plus lentement dans le bois de Dôle, où ils rencontrent des difficultés.

Le général vient me voir dans la matinée. A la suite de notre entretien, j'envoie des ordres au 307e pour qu'il garnisse la Vesle dès ce soir avec P. C. du 307e à Mont-Notre-Dame, P. C. de l'I. D. et du 338e à Bruys, P.C. du 279e à Loupeigne.

A 15 heures, j'apprends que le bataillon Pillières a occupé à midi la station de Mont-Notre-Dame et que le P. C. du 307e était à ce moment dans le bois de la Furelle entre Mont-Notre-Dame et Bruys. L'axe de marche suit la voie ferrée. La progression continuant normalement, il va être temps que je fasse faire à mon P. C. un bond en avant. Je pousse donc activement l'établissement de mon axe de liaison, ainsi que la réparation du pont de Loupeigne. J'ai d'ailleurs commandé mes chevaux pour le cas où l'auto ne pourrait pas passer. (Les chevaux étaient restés à Villeneuve-sur-Fère).

A 15 h. 45, ne voyant pas arriver mes chevaux, je me décide à partir en auto par Mareuil-en-Dôle où j'ai appris que le passage était possible. La route que nous suivons est semée de cadavres de chevaux et de matériel abandonné. A Mareuil-en-Dôle nous prenons un chemin de terre qui est praticable en raison de la sécheresse, traverse un plateau et se dirige presque en ligne droite sur Bruys, situé au fond d'un ravin boisé.

Le P. C. de l'I. D. fonctionne à Bruys à partir de 18 heures. Le P. C. du 338e y est aussi et nous occupons avec le colonel Blavier une grande ferme. Les Allemands ont miné la plupart des maisons du village dont les caves sont garnies de tonneaux de cheddite qu'ils n'ont pas eu le temps de faire sauter. Mais il faut toujours se méfier des mines à retardement et des pièges.

Vers 18 h. 45, pendant que je visite les lieux avec le commandant Phelippon, et que nous sommes dans une ancienne chapelle attenant à la ferme, des obus de 130 commencent à arriver et tombent dans la cour de 1a ferme et ses abords. Cela me rappelle la ferme de la Haye en 1914. J'espère que cela ne se terminera pas aussi mal. Toujours est-il que ce tir de surprise est fort désagréable, surtout au moment de l'arrivée de tout mon personnel. Heureusement personne n'est touché. Seul un de mes cyclistes "Napoléon", qui venait de poser sa bicyclette à la porte d'une grange. a sa machine pulvérisée par un obus.

A 20 heures, la cavalerie m'apporte le renseignement qu'à 19 heures, 1e bataillon Ferville avait atteint la corne nord du bois de Dôle, poussant une compagnie sur la Maladrerie et une compagnie sur la Tuilerie (N./O. des bois), en liaison immédiate avec les Américains qui sont au N./E. des bois en direction de Mont-Saint-Martin. En somme la Vesle est atteinte sur tout le front de la 62e Division c'était notre objectif d'aujourd'hui.

Le sous-lieutenant d'artillerie Suberbie est venu remplacer à mon État-major le lieutenant de Beauchamps comme agent de liaison de l'A.D. Nous dînons tous ensemble avec le 338e dans notre grande ferme. A 22 heures arrive le lieutenant Beraldi de la D. I. envoyé par le général qui demande le résumé des événements de la journée. Ce rapport me mène à travailler avec Lévi jusqu'à minuit.

4 août

A 2 heures du matin arrivent les ordres pour la suite des opérations, de sorte que cette nuit est complètement fichue pour le repos. Dès 6 heures. ce sont les appels au téléphone qui commencent. Les liaisons fonctionnent bien, trop bien même avec l'arrière. Hier on était bien plus tranquille. Le 4 août est un chaud dimanche ensoleillé.

Vers, 7 heures . je vois arriver le lieutenant-colonel Boisselet à Bruys de sorte que j'ai auprès de moi les colonels du 338e et du 279e, tandis que le P. C. du colonel du 307e s'est transporté sous le pont de la voie ferrée au N.-E. de Mont-Notre-Dame. Je prépare mon déplacement de P. C. que je vais pousser à Mont-Notre-Dame où j'envoie du Muraud, pendant que j'ai envoyé Lévi auprès du lieutenant-colonel Blondel pour me renseigner et activer le passage de la Vesle, par le 307e.

L'ordre de la D. I. était de faire franchir la Vesle cette nuit à des éléments du 307e, de pousser au jour le 338e sur le parallèle de Lhuys et le 279e sur le parallèle de Bruys. Le 307e est au nord de Mont-Notre-Dame dans une zone marécageuse et très coupée que je connais bien. La rivière en cet endroit est assez large et profonde et est activement surveillée par les mitrailleuses ennemies. De plus il a fallu remettre de l'ordre dans les unités, certaines compagnies s'étant égarées la nuit dans les bois.

J'active toute la matinée le 307e pour le franchissement de la rivière et Lévi rentre vers 10 heures m'apportant les renseignements sur les points de passage. Le général est passé vers 9 heures se rendant au P. C. avancé de la D. 1. à la ferme Montbani. A partir de 10 heures le brouillard très épais le matin se lève et de ma fenêtre je vois tomber les obus de 150 sur la voie ferrée, à l'extrémité du ravin de Bruys, à 300 mètres de notre ferme, non loin de la partie boisée où nous avons un groupe de batteries.

Après avoir déjeuné, j'effectue à midi mon changement de P.C. en piquant à pied droit a travers champs sur Mont-Notre-Dame. Nous traversons d'abord la crête dénudée à l'ouest de Montbani. En ce moment le ravin et la ferme sont marmités copieusement et je renonce à mon idée de m'y arrêter pour voir le général. Nous louvoyons pour éviter les obus et gagner le ravin plus au nord où il ne tombe rien pour le moment. De là nous gagnons la grande crête qui domine le ravin de Mont-Notre-Dame et que traverse la route venant de Mont-Saint-Martin.

Ces deux crêtes sont très en vue des crêtes au nord de la Vesle occupées par l'ennemi et après les avoir franchies ce qui a néanmoins demandé un certain temps vu leur étendue nous sommes tout étonnés d'arriver à Mont-Notre-Dame sans avoir été salués par quelques rafales de 77, comme Lévi m'en fait la remarque. Nous voyons au passage sur les pentes sud de Mont-Notre-Dame les emplacements de mitrailleuses judicieusement choisis, en plein champ, qui ont retardé hier l'avance du 307e.

En arrivant à 13 h. 30 à Mont-Notre-Dame je trouve dans une maison au bas de la rue montant à l'église et près du carrefour le lieutenant-colonel Blondel blessé à la jambe par un éclat d'obus et qu'on est en train de panser. Il est étendu sur un brancard et à côté de lui se trouve le capitaine Galliot, également blessé. C'est le second chef de corps du 307e frappé en deux jours. Je désigne le commandant Ferville pour prendre provisoirement le commandement du régiment.

Je monte ensuite à mon nouveau P. C., choisi par du Muraud dans une creute tout près de l'emplacement de l'ancienne église, qui dominait autrefois toute la contré et que les Allemands ont fait sauter avant de partir. Ce n'est plus maintenant qu'un amas de pierres et de décombres. Mon nouveau P. C. fonctionne à partir de 13 h. 30. Notre grotte est une de ces nombreuses creutes qui existent dans les flancs de la colline de Mont-Notre-Dame. On a l'avantage d'y vivre comme dans une maison tout en étant protégé contre les projectiles, sauf peut-être ceux de très gros calibre. L'entrée est bien orientée, du côté opposé à l'ennemi. J'ai un observatoire très proche, tout contre l'emplacement de l'ancienne église. C'est le point culminant de toute la région d'où on a des vues très étendues. Il aura peut-être l'inconvénient d'être bombardé, si on n'y établit pas une discipline sévère de la circulation.

En effet toute l'après-midi mon promontoire est arrosé avec du 77, 105, 150 et même du 210. Il n'y a guère que ce dernier calibre qui soit impressionnant dans ma creute. On entend venir l'obus qui tombe verticalement et l'on sent osciller le sol après l'explosion. Les grosses pierres plates qui sont au-dessus de nos têtes résisteraient-elles à un coup au but? Il ne fait pas bon se rendre à l'observatoire. De Boury, qui y était, a dû faire pas mal de plat-ventre pour revenir. Le plus grand inconvénient de ce marmitage est qu'il est impossible de conserver aucune liaison téléphonique jusqu'à 21 heures. Mes pauvres téléphonistes ont bien de la peine et font preuve de leur dévouement habituel pour réparer les lignes constamment coupées. Tout est haché par les obus.

Ce barrage continu semble prouver que l'ennemi est décidé à faire de nouveau front sur la Vesle et que son artillerie est en position pour battre les débouchés de la rivière, ainsi que les observatoires de la région qu'il connaît bien. Aussi nous prenons quelque chose ! Dans l'après-midi la Vesle est franchie sur des passerelles improvisées par de petits éléments du bataillon Pillières. Vers 18 heures, le commandant Ferville me rend compte que le passage continue par infiltration avec l'appui de notre artillerie.

A notre gauche la 41e D. I. est relevée par la 68e D. I. A notre droite les Américains ne peuvent déboucher du ravin de Saint-Thibaut. Je reçois des ordres de la D. I. pour la relève par dépassement du 307e par le 338e. Le 307e poussera cette nuit des unités à 200 mètres ou 300 mètres au nord de la Vesle, sous leur protection, 2 bataillons du 338e doivent; gagner la route de Reims et progresser ensuite au-delà avec appui de l'artillerie. Je donne mes ordres en conséquence, mais cette manoeuvre n'est exécutable que si l'ennemi n'a pas l'intention de nous arrêter de nouveau sur la Vesle et, connaissant les falaises escarpées qui dominent au nord la vallée, je serais bien étonné qu'il ne fasse pas front sur cette forte position.

19 h. 10. J'apprends qu'une section de la 18e compagnie a passé la Vesle à 18 h. 15 et que la 22e compagnie a commencé également son passage. Je suis content de ce succès du 307e avant sa relève, car jusqu'à maintenant il a toujours été le régiment guignard. Le P. C. du 307e s'établit dans le bois de la Gorge-aux-Loups qui domine la route de Saint-Thibaut, parallèle à la Vesle.

Le sous-lieutenant d'artillerie Montheil arrive à mon É.-M. comme agent de liaison de l'A. C. D.. Nous dînons à 21 heures et, très fatigués, nous nous reposons assez bien dans notre creute malgré les bombardements.

5 août

Le 5 août, au matin il pleut, mais cette pluie a favorisé la relève et sous la protection des éléments du 307e établis sur la rive nord, le bataillon Lapenne a réussi à passer à son tour. Mais la progression est bientôt arrêtée par des flanquements puissants de mitrailleuses qui battent la boucle de la Vesle où nos unités ont passé. Le temps se lève, le soleil luit et j'en profite pour aller à mon observatoire d'où l'on a une vue admirable sur tout le terrain d'attaque.

Je descends ensuite jusqu'à la sortie nord de Mont-Notre-Dame et je rencontre dans le village le commandant Provençal, adjoint au chef de corps du 307e, très fatigué, qui va être évacué. Ayant l'intention d'aller voir le colonel Blavier pour le féliciter sur le nouvel effort de son régiment, je sors du village et je prends un chemin de terre longeant la crête dominant la route de Saint-Thibaut. Mais l'ennemi réagit ferme en ce moment. Les Allemands veulent évidemment nous interdire le passage de la Vesle et battent avec acharnement toute la partie boisée au sud de la rivière où ils pensent que nos troupes sont massées. Les obus pleuvent du 77, du 105, du 150 et le barrage est telle en ce moment que je dois m'arrêter pour laisser passer l'orage. J'attends dans un fossé de la route pendant plus d'une demi-heure, puis, comme en somme je n'ai rien d'urgent à dire au colonel Blavier, qui vaille la peine de courir des risques avec l'officier et l'agent de liaison qui m'accompagnent, je rentre à mon P. C.

A 9 h. 55 on me rend compte que 2 compagnies du bataillon Piet-Lestrade ont passé derrière le bataillon Lapenne, et élargissent la tête de pont. Bravo! mais nous sommes les seuls pour le moment à avoir réussi le passage En effet à notre gauche les éléments de la 68e D. I. qui avaient passé la Vesle à Braine ont été rejetés. A droite les Américains sont en face de Bazoches, mais n'ont pas encore pu passer.

A 13 h. 30 une bien mauvaise nouvelle m'arrive. Mon ancien O.M.D. passé adjudant-major au bataillon Piet-Lestrade, le capitaine Janicot vient d'être tué par un obus après avoir été blessé à la cuisse par balle. Pauvre garçon, notre dernière journée passée ensemble a été le 31 juillet, à mon P. C. du Moulin sans nom, à Fère-en-Tardenois, où il était venu comme agent de liaison de la D. I. Mais ce métier d'agent de liaison ne lui convenait pas et il avait, tellement insisté pour retourner à son bataillon que le général avait fini par le rendre à son unité... juste pour se faire tuer. C'était un bien gentil camarade, très sympathique et un chic officier que j'avais été heureux de faire décorer à Ressons-sur-Matz en mars dernier.

A 15 heures, le général arrive et je le mène à mon observatoire sans encombre. La chose est possible aujourd'hui où nous ne sommes pas sonnés comme hier. La vue est admirable et fait ressortir une fois de plus que le débouché de la D. I. dans cette boucle de la Vesle, en face d'un cirque de hauteurs très dominantes, est à peu près impossible, tant que Bazoches sera au pouvoir de l'ennemi. Et Bazoches est dans le secteur des Américains.

En attendant, il faut avant tout conserver le terrain conquis, puisque nous sommes les seuls à avoir franchi la Vesle. Je donne des ordres en conséquence au 338e pour l'organisation du terrain au nord de la Vesle, et la diminution de la densité de, troupes pour éviter les pertes. Le 307e va regrouper ses bataillons en 2ème ligne dans la région des bois de Mont-Notre-Dame. Le 279e restera sur place en 3ème ligne dans la région de Bruys.

A 19 heures arrive l'aspirant Janicot, frère de notre pauvre camarade. il reste à dîner avec nous; puis à 21 heures nous allons ensemble au P. S. voir Janicot que l'on vient d'apporter sur un brancard. Son corps n'est pas abîmé du tout et il semble dormir. Son jeune frère, dont la douleur fait peine à voir, l'embrasse pour la dernière fois.

A 21 h. 30 arrive à mon P. C. le commandant Ferville qui demande à s'installer dans une creute voisine de la mienne. Le P. C. du 307e sera ainsi à Mont-Notre-Dame prés de mon P. C., ce qui sera commode pour mes relations avec mon régiment de 2e ligne. Les troupes sont très fatiguées par ces journées et ces nuits de combat sans sommeil, sous le bombardement, dans les marais de la Vesle. Pour comble, après une belle après-midi, la pluie reprend ce soir.

Les Américains ont encore une fois échoué devant Bazoches. Ils ont attaqué avec leur bravoure habituelle, mais ils mettent trop de monde en ligne et subissent de grosses pertes. Les compagnies américaines qui sont à Saint-Thibaut où elles sont effroyablement marmitées ne peuvent en déboucher. Elles sont fauchées dès qu'elles essayent de franchir la Vesle.

Il faut donc étayer ma droite laissée à découvert par ces fluctuations continuelles. Pour cela je prescris que le bataillon de droite du 307e sera placé en échelon, en arrière et à droite du 338e sur les hauteurs boisées dominant Saint-Thibaut. A 22 heures je me couche et nous passons pour la première fois une nuit tranquille dont nous avons tous grand besoin. Pendant la nuit le génie continue à lancer des passerelles et construit également sur la Vesle un pont pour l'artillerie de campagne.

6 août

Le 6 août, au matin, il fait beau et j'en profite pour passer ma matinée à mon observatoire, étudiant le terrain entre Bazoches, la voie ferrée et Paars que l'on voit admirablement. La 62e D. I. est depuis hier rattachée au ler C. A. U. S. (général Liggett ). Nous voilà complètement avec les Américains pour les aider à passer sur la rive nord de la Vesle.

A 13 h. 30 le général me téléphone que les Américains vont attaquer Bazoches à une heure H non encore fixée. Nous attaquerons en même temps qu'eux. Préparation d'artillerie pendant une heure sur la voie ferrée et la Gravière. A H-30 les Américains passeront la Vesle et nous bondirons sur la voie ferrée. H. = 16h. 30. Un peu avant H. pendant le bombardement, on voit de mon observatoire des poilus à cran ramper comme des limaces dans la plaine et sauter sur la Gravière, un de nos objectifs près de la voie ferrée non loin de la station de Bazoches. Le soir nous apprenons les noms de ces braves: l'aspirant Mouton avec quelques hommes de sa section. C'est le plus bel exemple d'infiltration dont je me souvienne.

En effet à 18 h. 05 le bataillon Piet-Lestrade rend compte que la Gravière est pris et qu'on y a fait prisonniers; 1 officier, 1 sous-officier et 7 hommes du 75e R. 1. de la 17e division. C'est une nouvelle division fraîche que nous identifions devant nous. A 18 h. 25 je reçois la nouvelle que le bataillon Seurin a atteint la voie ferrée faisant prisonniers 1 caporal et 13 hommes dont 2 blessés. Le bataillon Lapenne s'empare du petit bois et atteint à son tour la voie ferrée.

A 19 heures, les prisonniers commencent à arriver à mon P. C.. Je reçois un premier lot comprenant 1 officier, 1 sous-officier et 15 hommes du 75e R.I. et du 107e R.I., puis un deuxième lot comprenant 4 sous-officiers et 24 hommes de 3 régiments (104e, 107e et 133e R. I.). Nous venons de remporter un beau succès et avons atteint nos objectifs. Malheureusement les Américains ont encore échoué devant Bazoches et j'ai des renseignements tout à fait imprécis sur leur situation à notre droite. Ne pouvant trouver la liaison avec eux, j'en suis réduit à faire un crochet défensif.

A 20 h. 30 le lieutenant-colonel Boisselet passe à mon P. C. avant d'aller à celui du colonel Blavier qu'il va relever. Je fais en effet relever cette nuit par dépassement le 338e par le 279e. Le 338e va remplacer en deuxième ligne le 307e qui passera en réserve a Bruys. On m'amène encore 2 prisonniers blessés pendant la nuit. Cela nous fait au total pendant cette journée: 49 prisonniers appartenant à deux divisions différentes 17e D. I. et 24e D. I. R.

7 août

Après la relève du 338e par le 279e, les Allemands exécutent à 5 h. 30 une contre-attaque qui est repoussée. Le bataillon Pérotel qui a poussé en avant du petit bois pris hier soir par le bataillon Lapenne, le long de la voie ferrée fait de nouveaux prisonniers. A 7h 30 arrive un premier lot de 12 prisonniers du 107e R.I.. Leur moral est très bas. L'un d'eux dit que sa compagnie est réduite à 29 hommes. Il y a de nombreux cadavres devant nos lignes. A 8 h. 30 arrive un autre lot de 10 prisonniers du 107e R.I. portant 2 mitrailleuses légères et un affût de mitrailleuse lourde.

Le colonel Blavier, dont le P. C. est maintenant à côté du mien, vient me voir et je le félicite sur son succès d'hier. A 9 h. 45, le 279e rend compte que 2 compagnies américaines ont réussi à franchir la Vesle à notre droite. Puis, vers 10 heures, arrivent 6 nouveaux prisonniers dont deux blessés du 75e R. I. A 11 h. 30, le 279e a fait 30 prisonniers. Dans l'après-midi je reçois encore un sous-officier mitrailleur prisonnier appartenant au 75e R. I.

La journée est employée par cette arrivée successive de prisonniers et de renseignements qui précisent notre situation actuelle. Maintenant la tête de pont de la 62e D. I. est bien élargie. Elle permet au génie de travailler aux passages sur la Vesle dans la région boisée et, comme nous sommes toujours les seuls à posséder une tête de pont, je prescris au 279e de s'installer solidement sur la voie ferrée en établissant une liaison sûre avec les divisions de droite et de gauche. Dans l'après-midi le colonel Blavier m'amène un lieutenant américain, agent de liaison du ler C. A. U. S.

Dans la soirée le général me téléphone que Foch est nommé maréchal de France et que Pétain reçoit la médaille militaire. C'est signe que nos affaires vont bien partout. Vers 20 h. 30 mon P. C. reçoit un grand nombre d'obus qui n'éclatent pas. C'est de l'ypérite, reconnaissable au bruit caractéristique de ces obus foireux. Je fais prendre les précautions habituelles en bouclant le mieux possible les orifices de notre creute. A 21 heures arrivent de nouvelles prises: 3 mitrailleuses et 4 mitraillettes

Toujours inquiet pour ma liaison à droite avec les Américains, je fais passer cette nuit 2 sections américaines par nos lignes; elles se porteront ensuite à notre droite en suivant la voie ferrée jusqu'à la station de Bazoches. Je serai sûr ainsi d'avoir quelqu'un à ma droite.

8 août.

Le temps est beau et 1a matinée se passe sans incident notable qu'un prisonnier du 107e R. I. fait devant le bataillon Pérotel. 13 heures. Le barrage est demandé par fusées et par T. S. F. Les Allemands attaquent à notre gauche, en partant de la grand-route de Reims. Je vais à mon observatoire pour me rendre compte de ce qui se passe.

14 h . 10. On me rend compte que l'attaque est repoussée notre barrage déclenché à temps a été bien plaqué sur l'ennemi qui était fauché également par nos mitrailleuses. 14 h 30. Le capitaine Pellerier, adjudant-major de Pérotel arrive à mon P. C. Il est blessé et me rend compte de l'attaque.

A ma droite, j'avais prescrit aux Américains qui sont passés cette nuit par nos lignes de tâcher de se relier par patrouilles en suivant la voie ferrée, avec les Américains qui sont à l'est de Bazoches. Or à 15 h. 15 j'apprends que leur ligne a fléchi par suite d'infiltrations ennemies venant de la station de Bazoches. Je n'y comprends rien; cette liaison est mon point noir.

A 16 h. 35, les Américains signalent qu'une compagnie allemande serait passée, entre eux et nous, vers la Maladrerie. Cela me paraît invraisemblable; je donne cependant l'ordre au lieutenant-colonel Boisselet d'envoyer une compagnie de sa réserve pour occuper la Maladrerie et j'alerte le bataillon Piet-Lestrade qui est dans le bois sur les hauteurs. au S.-O. de Saint-Thibaut.

Je profite de ce que le lieutenant-colonel Tisserand vient me voir au sujet des tirs à exécuter par son artillerie pour le mettre au courant. Il faut qu'il se tienne prêt à intervenir le cas échéant, dans cette direction. 17 heures. On m'apporte les pattes d'épaule d'un officier allemand du 133e R. I. tué devant notre gauche, ainsi que son carnet contenant le plan d'engagement de l'attaque qui a eu lieu à 13 heures.

Dans l'après-midi j'ai une conversation téléphonique avec le commandant Millet du G. Q. G. qui m'annonce un gros succès des armées alliées: attaque franco-anglaise entre Morlancourt et Moreuil sur un front de 35 kilomètres. A midi on avait déjà progressé de 10 kilomètres en profondeur.

A minuit 30, on me rend compte que le 279e occupe avec une compagnie la Maladrerie et que les Américains sont au sud de la bifurcation du chemin de fer. Le tuyau de la compagnie ennemie s'infiltrant était donc faux - ce dont je me doutais - Mais je suis tout de même plus tranquille en ayant une compagnie du 279e à la Maladrerie sur la limite du secteur américain. Pendant la nuit le 307e remplace en 2e ligne le 338e qui va aller à Bruys en réserve.

9 août

Le 9 août, au matin, les Américains nous annoncent que les Allemands ont évacué Bazoches. Autant le renseignement d'hier soir m'avait paru trop pessimiste, autant celui de ce matin me semble exagéré par son optimisme. En effet des patrouilles ont été envoyées toute la nuit devant notre front et si elles ont rapporté 3 mitrailleuses et une Lewis, elles n'ont signalé aucun repli de l'ennemi. A 9 heures, je reçois la visite du lieutenant Pigny du 10e dragons envoyé en liaison auprès des Américains, qui me rend compte qu'à 8 h. 15 ceux-ci s'avançaient sur Bazoches et qu'ils nous demandent d'avancer également

Comme nous sommes assez fortement en avant d'eux je donne au lieutenant-colonel Boisselet les ordres suivants : Il poussera des patrouilles en avant de son front pour voir si les Allemands se replient réellement et profitera de toute occasion favorable pour appuyer un succès éventuel des Américains, tout en maintenant sa ligne de résistance sur la voie ferrée.

A 12 heures, je reçois la visite du chef d'État-major de la 77e D. I. U. S. qui doit venir bientôt nous relever. C'est une bonne nouvelle. Je lui donne les renseignements qu'il désire et l'invite à déjeuner. Je reçois aussi la visite de l'agent de liaison de l'I. D. 68. A 14 h. 40, j'apprends qu'à notre droite des éléments du bataillon Pellegrin sont arrivés aux petites voies de garage à 300 mètres au nord de la voie ferrée. Je renouvelle mes ordres de ne pousser que des éléments légers en avant, car les Américains n'occupent toujours pas Bazoches et ma position en flèche avec le village dans mon flanc droit serait plutôt périlleuse.

A 16 h. 10, les bataillons Pellegrin et Pérotel ayant progressé au nord de la voie ferrée, je confirme mes ordres antérieurs de ne pas dépasser le chemin de Bazoches à la route de Reims, tant que les Américains n'occuperont pas le village. A 18 heures, la 22e compagnie a pris une nouvelle mitraillette et m'envoie des pattes d'épaule des 133e et 104e R. I.

Le P. C. du 279e étant complètement ypérité et devenant intenable, je le fais revenir .à Mont-Notre-Dame où j'aurai ainsi près de moi le P. C. du régiment en ligne et le P. C. du régiment en soutien. Pendant la nuit, le 307e relève en première ligne le 279e qui prend sa place en soutien A 23 h. 50 on me signale un vif bombardement de nos lignes. J'y fais répondre aussitôt par un tir de concentration de 155 C sur le nord de Bazoches, qui n'est toujours pas occupé par les Américains.

10 août.

A 2 h. 30, j'apprends que les Américains se sont de nouveau repliés au sud de la Vesle et que nous avons encore une fois perdu la liaison avec eux. 10 heures. Une patrouille de cavalerie envoyée en liaison avec les Américains, rentre et me rend compte de leur situation approximative sur la voie ferrée.

12 h. 50. Le lieutenant Fieuzet du 10e dragons que j'ai envoyé à gauche en liaison avec la 68e D. I. me rend compte que celle-ci a envoyé des patrouilles en avant de son front sans pouvoir atteindre la route de Reims. 13 h. 20. Je fais exécuter un tir de représailles. A 14 heures, le général Girard arrive avec 2 officiers américains et me demande d'aller à mon observatoire. Je les emmène tout en faisant remarquer que nous sommes bien nombreux pour aller dans un endroit aussi en vue, où on n'a la paix qu'à condition de ne montrer aucun mouvement. Or nous allons être 8 sur la terrasse non protégée et non camouflée : général Girard, capitaine Berquet de son État-major, 2 officiers américains, moi, plus 2 officiers d'artillerie de l'observatoire d'artillerie et un aspirant. J'ai interdit à mes officiers de nous accompagner.

L'observatoire se compose d'une creute largement ouverte vers l'ennemi et ne servant qu'au poste téléphonique de l'observatoire. De cette creute on ne voit rien; les officiers observateurs sont donc en permanence à une vingtaine de mètres en avant, à ciel découvert, contre un petit mur de 1 mètre à 1 m. 20 de haut, qui surplombe un ravin à pic et boisé face au nord. Le piton de Mont-Notre-Dame, qui forme comme un éperon se détachant des crêtes qui dominent au sud la vallée de la Vesle, est très visible de tous les points de la région. Il se termine par un plateau étroit d'où émergeait autrefois l'église. Maintenant l'église n'est plus qu'un amas de pierres et c'est à côté et en avant de ces décombres que se trouve le petit mur servant d'observatoire. Aussi le moindre mouvement sur cette partie est-il visible de loin et facilement repéré par les excellentes lunettes de nos ennemis. Nous allions en avoir immédiatement la preuve.

En arrivant sur le plateau par le chemin défilé venant de mon P. C. et camouflé par un masque de verdure, nous trouvons deux officiers d'artillerie et un aspirant en observation appuyés et défilés contre le petit mur, 1a tête émergeant seulement. Le général va à côté de l'un d'eux et je me place entre le général et le lieutenant américain de la Chapelle pour leur faire le tour d'horizon en leur donnant toutes les explications désirables. La situation est donc la suivante :

Le long du petit mur en terrasse sont accroupis de la gauche à la droite : l'aspirant d'artillerie Géraud, le sous-lieutenant d'artillerie Fabre, le général Girard, moi, le lieutenant américain de la Chapelle, l'aspirant Gregg. A l'extrémité du mur se trouve un petit arbre. A remarquer que l'aspirant d'artillerie Gregg est un Américain engagé dans l'armée française avant l'entrée en guerre de l'Amérique et tout naturellement le lieutenant américain s'est placé entre lui et moi pour parler anglais, bien que le lieutenant de la Chapelle parle parfaitement le français.

A peine ai-je commencé mes explications en recommandant à tout le monde de se contenter d'observer à la jumelle sans faire de mouvements, que mes voisins, prodigieusement intéressés par tout ce qu'ils voient, s'agitent et le lieutenant de La Chapelle, surplombant le mur de sa haute taille, demande des explications en anglais à l'aspirant Gregg. Je rappelle tout le monde au calme et en me retournant je vois à l'entrée de la creute le capitaine Berquet qui a l'air désespéré. C'est un artilleur et, habitué à la discipline des observatoires, il se doute, comme moi, que ces imprudences vont nous amener des désagréments.

En effet, presque immédiatement le bruit d'un départ nous arrive et bientôt nous entendons le ronflement d'un obus qui approche, bientôt suivi d'un autre. c'est une salve qui nous est destinée. Nous nous aplatissons tous contre le petit mur. Les éclatements se produisent à environ 100 mètres au-dessous de nous sur les pentes du ravin à pic que nous surplombons. La salve est courte. Nous recommençons à observer avec précaution, mais maintenant nous sommes repérés. Bientôt nous percevons le départ d'une nouvelle salve. Nouvel aplatissement de notre part contre le petit mur. Les obus approchent, on les entend venir... Cette fois ils n'explosent pas dans le ravin, mais passent au-dessus de nos têtes et vont éclater dans les décombres de l'église. La salve est longue.

Les artilleurs ennemis ont la fourchette. Gare à la prochaine salve!...

Elle ne se fait d'ailleurs pas attendre et bientôt nous entendons le ronflement des obus qui approchent. Aplatis contre le mur, nous attendons notre sort avec le fatalisme de soldats habitués aux bombardements et aux hasards de la guerre depuis quatre ans... Un éclair tout près de ma droite, une violente explosion suivie d'un cri aigu de blessé, voilà tout d'abord ce que je perçois au milieu de la fumée qui nous entoure. Nous sommes un peu étourdis par la commotion. Le premier qui se dresse à mes cotés est le général Girard, il n'est pas blessé et, comme la fumée se dissipe, nous nous précipitons tous deux vers un corps étendu à notre droite et qui se roule à terre dans d'atroces souffrances. C'est l'aspirant Gregg. " Il est mort!" s'écrie le général en se tournant vers moi. Non ! il n'est pas mort, car il se plaint très fort, mais je crains bien qu'il n'en vaille pas mieux pour cela, car il se tient le ventre à deux mains et ce genre de blessure est généralement mortel.

En un clin d'oeil le pauvre garçon est transporté dans la creute. C'est alors que je m'aperçois qu'il y a d'autres blessés : le lieutenant américain de la Chapelle légèrement à la tête; mais il a été sauvé de la mort par son casque (beaucoup plus solide que le casque français) où un gros éclat d'obus est resté fiché dans la calotte, ne lui faisant qu'une blessure légère sur le cuir chevelu. Ce lieutenant et l'aspirant Gregg qui étaient tous deux à côté de moi, à ma droite, m'ont servi en somme de "pare-éclats", car l'obus de 105 a éclaté à moins de 2 mètres de nous, percutant contre le petit arbre fourchu à notre droite. Nous l'avons échappé belle, le général et moi, protégés par ces deux officiers; nous sommes les deux seuls indemnes. En effet, le sous-lieutenant Fabre et l'aspirant Giraud, qui étaient plus loin que nous, mais pas tout à fait sur le même alignement, sont également blessés, le second grièvement.

Enfin je vois le capitaine Becquet, très pâle, toujours au même endroit à l'entrée de la creute, qui a relevé sa manche de tunique et s'enlève du biceps un petit éclat pointu comme une aiguille. Nous sommes tous maintenant réunis à l'entrée de la creute, faisant les premiers pansements aux blessés; auxquels chacun donne des soins suivant son tempérament. Le général Girard, une ampoule de teinture d'iode à la main, cherche à rassurer les blessés et à dissiper le malaise produit par ce pénible événement.

Bientôt d'ailleurs arrivent en courant mes officiers, Trocmé en tête, auxquels on a téléphoné que j'étais blessé et criant : "Où est le colonel?"; puis presque aussitôt les brancardiers avec deux brancards sur lesquels sont placés les deux grands blessés. Tous ces mouvements n'ont certainement pas échappé à l'ennemi d'en face. Est-ce la satisfaction d'avoir atteint son but? Toujours est-il que son tir cesse a partir de ce moment, exactement comme cela m'est déjà arrivé dans deux circonstances semblables en 1914 (à la ferme de la Haye et en Belgique). J'avoue que pendant qu'on procédait au pansement sommaire des blessés dans cette creute largement ouverte du côté de l'ennemi, je surveillais anxieusement l'extérieur, m'attendant à tout moment à voir arriver une nouvelle salve. Heureusement qu'elle n'arriva pas pendant que nous étions aussi nombreux à circuler sur cet étroit plateau.

Une fois les blessés évacués, nous regagnons sans encombre mon P. C., le lieutenant américain tout fier de montrer son casque avec son éclat d'obus fiché dedans. Il a reçu en effet un beau baptême du feu. Après le départ de ces visiteurs, je reste abruti pour la fin de la journée, complètement sourd de l'oreille droite par suite de la commotion et dans l'impossibilité de pouvoir téléphoner.

J'envoie dans l'après-midi de Boury en liaison avec les Américains à ma droite. Vers 16 heures nous recevons des obus à gaz et le bombardement continue tout autour de mon P. C. Dans les airs se livrent des combats d'avions par cette belle fin de journée. La nuit est agitée et troublée par des demandes de barrages à 2 heures et 3 h. 30 du matin.

11 août

C'est un dimanche, il fait un temps magnifique et la journée est occupée par les ordres à donner pour la relève de cette nuit. En effet le secteur que la 62e D. I. occupe actuellement, va être partagé en deux: la partie de droite passant à la 77e D. I. U. S., la partie de gauche à la 164e D. I.. Cette nuit le bataillon de droite du 307e va être relevé par 1 bataillon du 306e R. I. U. S. et le bataillon de gauche par le 41e B. C. P. (164e D. I.).

Je règle les mouvements de mes régiments de façon à porter :

338e R. I. dans la région la Louarde, Villeneuve-sur-Fère

279e R. I. dans la région Loupeigne, moulin de Mareuil

307e R. I. après relève dans la région de Mont-Notre-Dame.

Dans la matinée, je reçois la visite du colonel et des officiers du 306e R. I. U. S... L'après-midi, c'est le lieutenant-colonel Dussauge (un de mes anciens élèves de Saint-Cyr que je n'ai pas revu depuis Colomb-Béchar en 1910) qui vient me voir. Il commande le 13e groupe de B. C. P. et est accompagné des officiers du 41e B. C. P.

Les officiers de mon État-major parlant tous trois anglais me rendent les plus grands services. Même Lévi, qui parle espagnol, me sert d'interprète avec un hispano-américain. Comme je tiens à passer à mes successeurs une situation bien nette et comme d'autre part je n'ai jamais pu avoir de précision sur la situation exacte des unités américaines à ma droite, j'ai envoyé de grand matin, le lieutenant Lévi au 307e avec mission de visiter toutes nos premières lignes le long de la voie ferrée et de continuer ainsi jusqu'à ce qu'il trouve la liaison à droite avec les Américains. Je veux savoir en un mot si oui ou non les Américains occupent la station de Bazoches, ou tout au moins le noeud des voies ferrées, aux environs duquel devrait se faire la liaison.

Lévi part, vers 2 heures du matin, accompagné du lieutenant pionnier Bazin et de l'aumônier Mercier du 307e qui va profiter de l'occasion pour visiter ses poilus. Tous trois après être passés aux P. C. de bataillon et de compagnies, arrivent au petit jour aux éléments qui occupent le talus nord de la voie ferrée. Le brouillard est très dense, c'est à peine si on y voit à cinq ou six mètres devant soi. A chaque silhouette d'homme qui se présente devant lui, le brave abbé Mercier s'avance tout joyeux 1a main tendue, disant : "Bonjour, mon ami, ça va bien". Et à chaque fois Lévi demande : "Qu'est-ce qu'il y a à votre droite?". C'est ainsi que, de groupes en groupes, Lévi et l'aumônier arrivent à un tournant de la voie ferrée, où le dernier homme rencontré leur dit : "Je ne sais pas trop ce qu'il y a plus à droite. Il doit y avoir des Américains, mais je ne sais pas au juste où ils sont."

Le brouillard est toujours épais, tout est calme. Lévi décide d'en avoir le coeur net et continue d'avancer sur la voie ferrée avec l'aumônier et le lieutenant Bazin. Tout à coup ils aperçoivent des hommes couchés, 1e haut du corps dans des niches creusées dans le talus de la voie ferrée. Ce sont des uniformes américains. L'abbé Mercier s'avance vers eux avec son bon sourire: " Ca va bien mon ami ?". Personne ne répond. Lévi leur adresse la parole en anglais, puis regardant de plus près, s'aperçoit que ce sont des cadavres. Ils en comptent plus de 20, qui ont dû être pris sous les feux d'une mitrailleuse de flanquement.

Puisqu'il y a des morts, il doit bien y avoir des Américains vivants quelque part. Lévi et l'abbé Mercier continuent donc d'avancer avec précaution dans la direction d'un petit buisson qui se profile dans le brouillard. Lévi arrête de la main l'abbé Mercier et avance, pas à pas, pistolet au poing... Une silhouette d'homme surgit du buisson et Lévi, reconnaissant le profil du casque allemand, se rejette en arrière, empoigne l'abbé par sa soutane, et l'entraîne hors de la voie ferrée. Aussitôt ils entendent: "Wer da !" puis la rafale d'une mitrailleuse qui continue à arroser le ballast pendant qu'ils filent à travers champ. C'était vraisemblablement cette mitrailleuse qui avait fauché les Américains rencontrés précédemment.

La situation était claire. Les Allemands étaient là où je pensais que se faisait notre liaison avec les Américains. Dans l'après-midi, il ne se passe rien de notable, à part le bombardement habituel de mon P. C.. J'ai à dîner le lieutenant-colonel Dussauge et son adjoint le capitaine Vincendon.

Pendant la nuit la relève à gauche par le 41e B. C. P. se fait normalement. Mais à droite, j'apprends qu'à 2 h. 30, le bataillon du 306e R. I. U. S. n'est pas encore arrivé et que la relève du bataillon de droite du 307e ne pourra pas avoir lieu. Je prescris en conséquence au bataillon de soutien du 279e qui devait être remplacé en soutien par le bataillon du 307e relevé par les Américains, de rester sur place.

12 août

J'apprends à 7 heures du matin que les 2 bataillons américains qui devaient relever mes 2 bataillons le droite (1ère ligne et soutien) sont enfin arrivés et se trouvent actuellement dans les bois au N. et au S./E. de la ferme Montbani. Je suis ainsi sûr de les avoir ce soir pour la relève. Il ne se passe rien de saillant dans la journée, mais les Américains étant beaucoup plus nombreux que nous et n'ayant pas cette discipline de la circulation que l'on acquiert par expérience, nous amènent de violents bombardements, en particulier sur les arrières. De l6 heures à 17 heures nous recevons du 150 sur les ruines de l'église et près de mon P. C..

J'avais tout près de ma creute une petite baraque écurie où se trouvaient les chevaux des estafettes de service. Je les ai faits déménager cette nuit, comptant partir aujourd'hui. Bien m'en a pris car la pauvre baraque, heureusement vide maintenant, reçoit en plein un obus.

Pendant la nuit le bataillon Ménard du 307e est relevé par les Américains. Le 59e B. C. P. vient en soutien du 41e B. C. P.. Le 338e va dans la région de Bézu-Saint-Germain. Le 279e dans la région de Villeneuve-sur-Fère. Le 307e, 1 bataillon à Loupeigne, 2 bataillons région de Bruys. Les Allemands sont certainement en éveil et se doutent de la relève, car toute la nuit il y a un violent bombardement sur Mont-Notre-Dame et toutes les voies d'accès.

13 Août

Je passe à 8 heures le commandement de la partie droite de mon secteur aux Américains (77e D. I. U.S.). Je conserve encore le commandement de la partie gauche avec le 41e B. C. P. en première ligne et le 59e B. C. P. en soutien, le tout sous les ordres du lieutenant-colonel Dussauge, qui prend ma place au P. C. de Mont-Notre-Dame. J'ai en réserve le 307e R I avec 2 bataillons dans la région de Bruys et 1 bataillon à Loupeigne et je transporte le P. C. de l'I. D. à Bruys à partir de 11 heures. J'ai quitté Mont-Notre-Dame à 10 heures au moment où le bombardement recommençait en raison de l'énorme circulation des camions américains. Je suis parti en auto en passant par Lhuys qui est bien abîmé.

Le commandant Millet du G. Q. G. arrive à midi me demander à déjeuner. Je l'avais invité à venir à Fère-en-Tardenois. N'ayant pu venir à ce rendez-vous, il est allé ce matin à Mont-Notre-Dame, où il est arrivé peu après mon départ. Il a d'ailleurs failli écoper en raison du bombardement du village. Heureusement il nous arrive en bon état, et nous déjeunons joyeusement dans notre grande ferme. Cela fait réellement plaisir de revoir un bon ami et d'avoir des nouvelles de ce qui se passe sur 1e reste du front.

Depuis 8 heures du matin nous ne sommes plus sous les ordres du 1er C. A. U. S. qui a été retiré et remplacé par le 3e C. A. U. S.. Nous dépendons maintenant du 11e corps. Dans la journée, les Allemands arrosent de temps en temps les voies d'accès autour de Bruys, mais nous laissent tranquilles dans notre ferme où nous ne recevons que de l'arsine. Mais à partir de 22 h 30 nous passons une bien mauvaise nuit. Les avions viennent toute la nuit lâcher sans arrêt leurs bombes, sur les bois et tout autour de la ferme. Impossible de dormir. On entend le ronflement du moteur de l'avion qui arrive, plane au-dessus de nous, puis 1e moteur s'arrête... C'est l'indice du déclenchement de la bombe, moment désagréable à passer, puis le ronflement du moteur reprend et aussitôt on entend le sifflement caractéristique de la bombe qui vient d'être lâchée... Une forte secousse, une explosion, on respire. Ce n'est pas pour nous qui n'avons que la protection illusoire du toit en tuiles.

Mais la tranquillité est de courte durée L'avion recommence son manège et lâche de la même façon ses deux autres bombes. Puis on l'entend s'éloigner. Il va se réapprovisionner. Mais il revient bientôt ou est remplacé par un autre, de sorte qu'il est impossible de se rendormir dans l'intervalle, d'autant plus que l'ennemi exécute d'une façon continue des tirs d'interdiction auxquels notre artillerie répond. C'est un charivari épouvantable au milieu duquel il est impossible de se reposer.

Vers 5 heures du matin 1e calme revient, mais alors c'est un défilé ininterrompu de camions américains qui passent toute la matinée sur la route en ébranlant notre maison. Bref c'est une nuit blanche. Heureusement les pertes sont minimes. Dans un groupe d'artillerie une escouade et une vingtaine de chevaux ont seuls été atteints par les bombes d'avions.

14 août

Le 14 août, dans la soirée, arrive le 152e R. I. commandé par mon ami, le lieutenant-colonel Meilhan. Il vient à la place du 307e.

15 août

Le 15 août, à 9 heures je quitte la ferme de Bruys, relevé par le colonel Combarieu, commandant l'I. D. 164. Arrêt à Loupeigne où je vois le général Girard et le général Gaucher, commandant la 164e D. I. ainsi que son chef d'État-major le commandant Priou (un ami de Saint-Cyr et d'Alger).

Nous passons ensuite en auto sur tout le terrain de notre offensive victorieuse , revoyant la ferme de Vaux où Tourlet a été tué, le cimetière de Fère-en-Tardenois où est enterré Janicot, Villeneuve-sur-Fère où est enterré Tourlet. Que tout ce pays est tranquille maintenant. Les habitants commencent à revenir. Un seul spectacle navrant: celui d'une famille de Fère-en-Tardenois, père, mère, enfants, assis sur la porte démolie de leur maison en ruines, en face de mon ancien P. C. Ces malheureux, les yeux secs. mais durs regardent les restes de leur demeure dévastée où la mère fait des recherches dans les décombres. L'aînée des filles assise à terre le menton dans la main, a le regard fixe et farouche. Pas un mot, c'est la désolation muette. Ces gens-là n'oublieront pas !

Notre auto refait ensuite en sens inverse le parcours de la fameuse nuit du 27 au 28 juillet par Beuvardes et Brécy, où est l'État-major de la D. I.. Nous allons nous installer dans le petit château de Jouvence (ancien P. C. de C. A. pendant la bataille) au milieu des bois du Châtelet. Nous y arrivons vers 11 heures et nous trouvons une centaine d'Américains qui font les naïades, barbotant complètement nus dans le bassin. C'est un charmant P. C., peu abîmé et très calme. Nous y serons très bien pour nous reposer.

Pendant cette période d'offensive tenace et persévérante, où les 338e et 279e R. I. se sont particulièrement distingués, la 62e D.I. a perdu, du 26 Juillet au 10 Août 1918 : 49 officiers et 2215 hommes. Leur glorieux sacrifice a permis de libérer en profondeur 15 kilomètres de territoire français.

Les 279e et 338e sont proposés pour une citation à l'ordre de la VIe armée, qui leur sera accordée par décision du Général Commandant en Chef du 19 septembre 1918.

RETOUR VERS LE MENU DE LA 62ème DI

RETOUR VERS LE MENU DES TROUPES FRANÇAISES

RETOUR VERS LE MENU DES RÉGIMENTS, DES DIVISIONS ET DES C.A.

RETOUR VERS LE MENU PRINCIPAL